L’ange - Max Elskamp
Et puis après, voici un ange,
Un ange en blanc, un ange en bleu,
Avec sa bouche et ses deux yeux,
Et puis après voici un ange,
Avec sa longue robe à manches,
Son réseau d’or pour ses cheveux,
Et ses ailes pliées en deux,
Et puis ainsi voici un ange,
Et puis aussi étant dimanche,
Voici d’abord que doucement
Il marche dans le ciel en long
Et puis aussi étant dimanche,
Voici qu’avec ses mains il prie
Pour les enfants dans les prairies,
Et qu’avec ses yeux il regarde
Ceux de plus près qu’il faut qu’il garde ;
Et tout alors étant en paix
Chez les hommes et dans la vie,
Au monde ainsi de son souhait,
Voici qu’avec sa bouche il rit.
Le cerisier - Achim Von Arnim
Le cerisier est en fleur, je suis assis là en silence,
Les fleurs s’abaissent presque à me remplir les lèvres,
La lune aussi descend déjà vers le sein de la terre,
Elle qui brillait si gaie, et si rouge, et si grande ;
Les étoiles indécises scintillent dans le bleu
Et ne souffrent plus de la regarder encore.
Apparition - Stéphane Mallarmé
La lune s’attristait. Des séraphins en pleurs,
Rêvant, l’archet aux doigts, dans le calme des fleurs
Vaporeuses, tiraient de mourantes violes
De blancs sanglots glissant sur l’azur des corolles.
— C’était le jour béni de ton premier baiser.
Ma songerie aimant à me martyriser
S’enivrait savamment du parfum de tristesse
Que même sans regret et sans déboire laisse
La cueillaison d’un Rêve au cœur qui l’a cueilli.
J’errais donc, l’œil rivé sur le pavé vieilli,
Quand avec du soleil aux cheveux, dans la rue
Et dans le soir, tu m’es en riant apparue,
Et j’ai cru voir la fée au chapeau de clarté
Qui jadis sur mes beaux sommeils d’enfant gâté
Passait, laissant toujours de ses mains mal fermées
Neiger de blancs bouquets d’étoiles parfumées.
L’âme errante - Marceline Desbordes-Valmore
Je suis la prière qui passe
Sur la terre où rien n'est à moi ;
Je suis le ramier dans l'espace,
Amour, où je cherche après toi.
Effleurant la route féconde,
Glanant la vie à chaque lieu,
J'ai touché les deux flancs du monde,
Suspendue au souffle de Dieu.
Ce souffle épura la tendresse
Qui coulait de mon chant plaintif
Et répandit sa sainte ivresse
Sur le pauvre et sur le captif
Et me voici louant encore
Mon seul avoir, le souvenir,
M'envolant d'aurore en aurore
Vers l'infinissable avenir.
Je vais au désert plein d'eaux vives
Laver les ailes de mon coeur,
Car je sais qu'il est d'autres rives
Pour ceux qui vous cherchent, Seigneur !
J'y verrai monter les phalanges
Des peuples tués par la faim,
Comme s'en retournent les anges,
Bannis, mais rappelés enfin...
Laissez-moi passer, je suis mère ;
Je vais redemander au sort
Les doux fruits d'une fleur amère,
Mes petits volés par la mort.
Créateur de leurs jeunes charmes,
Vous qui comptez les cris fervents,
Je vous donnerai tant de larmes
Que vous me rendrez mes enfants !
Sensation - Arthur Rimbaud
Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.
Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, – heureux comme avec une femme.
Tuileries de mes peines - Raymond Queneau
Tuileries de mes peines
Tuileries de mes soucis
Morte est la
Seine
Mort est
Paris
Un
Meussieu promène dame fort jolie
Morte est la
Seine
Mort est
Paris
La
Concorde est lointains
et ses hiéroglyphies
Morte est la
Seine
Mort est
Paris
Plus loin le
Pont d'Iéna ne mène
Nulle part
C'est fini
Morte est la
Seine
Mort est
Paris
Qu'elle me retienne que je dise amie
Morte est la
Seine
Mort est
Paris
Mais ce
Sont des haines des jeux des oublis
Morte est la
Seine
Mort est
Paris
Mon amour ma peine il leur faut mouri'
Morte est la
Seine
Mort est
Paris
Le crapeau - Tristan Corbière
Un chant dans une nuit sans air...
La lune plaque en métal clair
Les découpures du vert sombre.
... Un chant; comme un écho, tout vif
Enterré, là, sous le massif...
— Ça se tait : Viens, c’est là, dans l’ombre...
— Un crapaud! — Pourquoi cette peur,
Près de moi, ton soldat fidèle!
Vois-le, poète tondu, sans aile,
Rossignol de la boue... — Horreur! —
... Il chante. — Horreur!! — Horreur pourquoi?
Vois-tu pas son œil de lumière...
Non : il s’en va, froid, sous sa pierre.
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Bonsoir — ce crapaud-là c’est moi.
Je dis douceur - Eugène Guillevic
Je dis : douceur.
Je dis : douceur des motsQuand tu rentres le soir du travail harassantEt que des mots t’accueillentQui te donnent du temps.
Car on tue dans le mondeEt tout massacre nous vieillit.
Je dis : douceur,Pensant aussiÀ des feuilles en voie de sortir du bourgeon,À des cieux, à de l’eau dans les journées d’été,À des poignées de main.
Je dis : douceur, pensant aux heures d’amitié,À des moments qui disentLe temps de la douceur venant pour tout de bon,
Cet air tout neuf,Qui pour durer s’installera.
Coquelicots - Lucie Delarue Mardrus
Seule, je parcourais la colline punique
Et féroce, où guettaient encore des échos,
M’épouvantant de voir, le long des champs tragiques,
Ces mares de coquelicots.
De si vastes, profonds, écarlates espaces,
Nul n’en a jamais vu. Par places,
C’était, dans l’herbe haute où je me promenais,
Comme si, largement, les ruines saignaient…
Serait-ce que la Souvenance
À travers cette terre où plus rien n’est vivant,
Incita le hasard vagabond et le vent
À ces semailles-ci qui demandent vengeance ?
je suis super contente d’enfin lancer ce podcast ! Merci à tous pour vos encouragements, j’espère que ce premier poème vous plaira <3