Dans ce roman en forme d’hommage, l’auteur revient sur la mort d’un camarade d’enfance resté toute sa vie dans son village lorrain. Il tente de comprendre comment ce garçon discret, presque invisible, a glissé « vers une absence progressive avant que d’être permanente », disparaissant hors du monde sans que personne ne s’en rende vraiment compte. Leur amitié, née dans cette campagne, s’est diluée quand leurs routes se sont séparées, « chacun sur sa voie, sans croisements ». Ce livre retrace leur parcours, interroge ce qui pousse certains à s’effacer quand d’autres parviennent à s’en sortir. Avec une langue sensible, Daniel Bourrion reconstitue le souvenir d’un homme que tout semblait condamner au silence et à l’oubli. Un livre dense, émouvant, sur l’amitié et la mémoire.
Le pays dont tu as marché la terre, Daniel Bourrion, Éditions Héloïse d’Ormesson, 2025
Les Forces décrit le parcours intiatique d’une jeune femme en quête de liberté dans un monde saturé de contraintes à la fois physiques, sociales, économiques, où chaque pas, chaque lieu (d’un bar lesbien à une maison des mort·es en passant par un immeuble abritant des sectes qui inventent de nouveaux systèmes de croyances) devient une épreuve et une révélation. À travers des fragments tendus, d’une écriture dense, le texte explore dans un flux de pensées entre incantation et réflexion, les impasses du langage, l’illusion du libre-arbitre, les mascarades du quotidien et l’absurdité comique de certaines interactions sociales. Un texte poétique singulier, émaillé de citations venues d’horizons divers (Kierkegaard, Rousseau, Simone Veil, Grothendieck, Sophocle, Nietzsche, Louise Labé). Une langue brute, incandescente, qui interroge notre rapport à la liberté, à la parole et à la vérité.
À travers une mosaïque de destins réels (l’astronaute Christa McAuliffe, l’inventeur Adolphe Pégoud, le grimpeur Patrick Edlinger, le peintre Nicolas de Staël, l’escroc de la Silicon Valley, Elizabeth Holmes, la parapentiste Ewa Wiśnierska), le roman de Julien d’Abrigeon explore une même loi, celle de la gravité, physique et morale. Chacun s’élève avant de tomber. Par un montage rapide, presque cinématographique, l’auteur enchaîne ces chutes comme autant d’éclats d’un monde obsédé par la réussite. Le texte secoue, percute, interpelle. Derrière cette prose effervescente et jubilatoire, une réflexion se déploie. Que reste-t-il de nos rêves d’ascension, quand tout finit toujours par retomber ? Ce livre invente une forme libre et électrique, une chute en cascade.
Qui tombe des étoiles, Julien d’Abrigeon, Le Quartanier, 2025
Laura Ulonati redonne vie à Wasif Jawhariyyeh, musicien et chroniqueur palestinien du début du XXᵉ siècle, témoin des métamorphoses de Jérusalem. À travers sa voix, la romancière fait vibrer une cité où coexistaient juifs, musulmans, orthodoxes et chrétiens, avant qu’elle ne se fracture sous les coups de l’Histoire. Le roman mêle mémoire intime et destin collectif. Plus qu’un récit historique, ce roman à l’écriture lyrique et sensorielle, transforme le réel en chant, dans une alternance de tranches de vie du personnage central, et textes beaucoup plus courts, qui restituent la ville aujourd’hui. Ce livre est une célébration de l’Histoire de Jérusalem et de la Palestine, d’un passé que les tenants d’une mémoire sélective aimeraient effacer et que ce livre voudrait partager.
Ce roman, à double entrée, retrace le destin d’un homme, immigré tamoul, d’origine srilankaise, fracassé entre deux mondes : le Sri Lanka dévasté par la guerre civile et la France où il se réfugie mais où il peine à survivre. D’un côté, l’adolescence brisée par l’enrôlement forcé, les massacres et les disparitions. De l’autre, la survie précaire d’un réfugié sans papiers, enchaînant contrôles de police, petits boulots et humiliations, incapable de trouver sa place. Ce roman en miroir, fait ressentir de manière éblouissante la violence de l’histoire, la honte et l’aliénation de l’exil qui est également linguistique, reconstituant une vie où la guerre et l’errance se répondent sans fin.
Salamalecs, Antonythasan Jesuthasan, traduit du tamoul (Sri Lanka) par Léticia Ibanez, Zulma, 2025
Professeure de français, Cassandre choisit de remplacer les classiques scolaires qu’elle a l’habitude de faire étudier à ses élèves, par un livre qui décrit l’état alarmant de la planète. Lorsqu’une de ses élèves tente de se suicider, Cassandre est alors accusée de harcèlement moral et traduite en justice. Son procès occupe le centre du récit. On y croise l’enseignante, ses avocats, ceux de la partie adverse, mais aussi un scientifique désabusé qui a participé à l’écriture du livre. Les vies de ces personnages, déjà fragiles, résonnent étrangement avec le chaos écologique qui les entoure. Ce roman choral mêle critique sociale, réflexion sur l’école et méditation sur la catastrophe climatique. L’écriture, vive et parfois ironique, met en parallèle l’effondrement intime des personnages et celui du monde tout en interrogeant la possibilité de transmettre et de continuer à vivre dans un contexte de fin annoncée.
Le roman s’ouvre sur une demeure abandonnée pendant vingt ans, renfermant objets, photos mutilées et traces de plusieurs générations. À partir de cette maison, l’écrivain remonte le fil d’une histoire familiale marquée par deux guerres mondiales, la vie paysanne et les destins brisés de plusieurs femmes. On croise Marie-Ernestine, musicienne empêchée par un mariage imposé, Marguerite, figure rebelle et humiliée à la Libération, ou encore les hommes partis au front et revenus détruits. En ravivant ces existences oubliées, Mauvignier tente de comprendre l’ombre que ce passé a fait peser sur les siens, jusqu’au suicide de son père en 1983. Le roman est à la fois enquête intime, fresque historique et méditation sur la mémoire transmise par les silences autant que par les récits. Avec son écriture minutieuse et vibrante, l’auteur redonne chair à des vies effacées et fait de cette maison un lieu hanté où s’entrelacent drame familial et mémoire collective.
La maison vide, Laurent Mauvignier, Les éditions de Minuit, 2025
Le livre de Kaouther Adimi est le récit d’une nuit passée à l’Institut du monde arabe face aux œuvres de la peintre algérienne Baya. Ce qui commence comme un dialogue avec l’art se transforme en plongée intime dans la mémoire de l’autrice. Baya, révélée très jeune par ses toiles éclatantes, incarne pour Adimi une force de vie et de résistance, miroir de son propre rapport à l’Algérie. Le récit mêle la trajectoire de l’artiste et l’enfance de l’écrivaine dans les années 1990, marquées par la décennie noire. Alors que sa famille choisit de rentrer au pays malgré la menace terroriste, la jeune Kaouther vit la peur au quotidien. Elle enquête aujourd’hui sur cette période, questionne ses proches et confronte souvenirs et images familiales. Ce texte explore ainsi les liens entre art, mémoire et histoire collective, montrant comment la création peut devenir refuge, éclairage et libération face aux ombres du passé.
La joie ennemie, Kaouther Adimi, Stock, Collection Ma nuit au musée, 2025
Dans un hôtel près de Tunis, quelques années après la révolution, des femmes en convalescence après des opérations de chirurgie esthétique, leurs corps et leurs visages recouverts d’hématomes et de bleus, côtoient des rescapés de la guerre en Libye, gravement blessés, mutilés, défigurés. Ces femmes augmentées (en guerre contre elle-même, l’acceptation de leur physique) se confrontent à ces hommes diminués. « La chirurgie n’est pas une façon d’éteindre le feu qu’allume en nous le regard des autres, c’est sans doute la trace de cette violence. » Le récit se forme autour de plusieurs personnages, dans la multiplicité des voix qui se font écho, dont le face-à-face souligne une même fragilité : celle d’exister dans le regard et le désir des autres. « Des grimaces, de la laideur, des corps qui se contorsionnent, qui hurlent en essayant de sourire ».
Des obus, des fesses et des prothèses, Arno Bertina, Verticales, 2025
Fanny Chiarello dépeint Coline, une adolescente marginale, entre colère et lucidité, vivant dans une ancienne ville minière du Nord de la France, qui fuit un quotidien miné par la désindustrialisation et la condescendance des clichés de classe. Isolée, végane, lesbienne, elle trouve refuge sur les terrils, écoutant Jamila Woods et inventant un dialogue intérieur libérateur, dénonçant la domination, l’exploitation, la confusion des valeurs, et la perte de sens. Grâce à une écriture incisive, une langue inventive et drôle, Fanny Chiarello capte la révolte et la tendresse d’une jeunesse ultra-consciente de sa situation. Colline invente un langage de survie, un monde parallèle pour résister, révélant la puissance vitale de l’imaginaire face au mensonge collectif.
Dans Le passé à venir, l’anthropologue Tim Ingold nous invite à reconsidérer la notion de génération. Un processus continu au lieu d’une succession de strates temporelles. Il rejette par exemple la notion d’héritage qui ne peut pas être considérée comme un transfert statique de biens ou de connaissances, il lui préfère le concept de « perdurance ». Les vies humaines se tissent ensemble telles les torons d’une corde, garantissant ainsi la cohésion, la transmission et l’évolution. Tim Ingold ne soutient pas la conception moderne du progrès linéaire, il nous encourage plutôt à redonner de l’importance au vivant, à la coopération entre générations et à des formes de savoir qui perdurent dans le temps. Il prône une éducation axée sur le dialogue, et une nouvelle manière d’habiter le monde, plus sensible, plus humaine, plus durable.
Cécile Bartholomeeusen revient, à travers le récit intime du deuil de son amie d’enfance, libre et intensément connectée à la nature, sur le lien profond qui les unissait. Face à l’effondrement écologique et à l’indifférence du monde, cette amie décide de se suicider. Entre hommage, méditation poétique et réflexion politique, l’autrice explore également la fragilité humaine, la mémoire et la puissance de l’écriture face à l’absence. À travers des fragments mêlant ses souvenirs à de nombreuses citations et références scientifiques ajoutées en marge du récit, l’autrice fait revivre dans les mots celle qui fut pour elle un repère. Ce roman bouleversant interroge ce qu’il reste à sauver, dans le monde comme en soi, quand l’irréversible s’impose.
Ce récit hybride mêle témoignages, expériences personnelles et fragments poétiques, dans une réflexion sensible et pleine d’humour sur l’absurdité du monde du travail. Antoine Mouton revient également sur sa relation à son père, s’interroge sur son nom comme sur son origine. « Quand on me demande d’où je viens, je réponds : d’enfance. » Il agence les mots entre eux, pointe leurs accords leurs écarts et leurs égarements. « Je porte le nom d’un animal commun, qui ne doit sa survie qu’à la domestication, et dont la seule qualité reconnue est de se laisser exploiter. » Et voilà le travail. Une œuvre critique, entre ironie douce et gravité contenue. Une parole libre et originale. « Un poème comme une cicatrice qui rétablirait le contact même fugace entre le monde et soi. »
Nom d’un animal, Antoine Mouton, Éditions La Contre Allée, 2025
Ce livre fragmentaire explore le Pacifique comme un espace mental, poétique et politique plutôt qu’un lieu géographique. À travers un « voyage en canapé », l’autrice interroge l’inaccessibilité physique et symbolique de l’océan, devenu surface de projection des fantasmes, des catastrophes et des dominations. Le récit mêle critique de la colonisation, des ravages nucléaires, du capitalisme extractiviste et observation ironique de notre monde numérique, passif et vampirique. Le texte navigue par rebonds et pas de côté, entre observations géopolitiques, fictions, écologie et méditations sur le langage. Refusant toute structure linéaire, Cécile Portier propose une dérive littéraire où l’océan, comme l’écriture, devient fluide, éclaté, imprévisible, miroir instable des tensions humaines et planétaires.
Le roman de Sébastien Smirou retrace en six chapitres les derniers jours de Bakary qui transforme sa chambre en une capsule temporelle, destinée à témoigner de son existence à d’éventuels survivants. Le récit fragmentaire, tout entier contenu dans un espace clos, mêle introspection, souvenirs et obsessions morbides. Replié sur lui-même, Bakary construit un autel à sa solitude. Il y consigne pensées, souvenirs et hallucinations, hanté par ses parents. Il convoque ses héros imaginaires, ses objets quotidiens (un appareil photo, un frigidaire, un autoportrait, une licorne, la maquette d’une chambre de deux amoureux qui se donnent la mort), qui à leur tour racontent son histoire. Dans une langue lyrique et hantée, le récit explore la fascination pour la mort, les frontières entre réalité, fantasme et mémoire, affirmant une forme d’existence dans l’effacement.
Ce livre regroupe deux textes de Claude Favre qui se font écho. Temps mêlés confronte éclats du présent et réminiscences personnelles, tandis que Membres fantômes entremêle trois voix (publique, intime et poétique). Écriture de l’urgence et de la lucidité blessée, ses textes refusent l’apathie ambiante, les postures esthétisantes ou les silences complices. Claude Favre y affronte de plein fouet guerres, exils, ravages écologiques, et les fait entrer dans le langage. Elle écrit depuis un trop-plein du réel, une saturation d’horreurs où la poésie demeure pourtant un espace de résistance, de vérité, voire de consolation. Sa voix, radicale et dissidente, en colère, refuse de détourner le regard. Un appel vibrant à une parole vivante, risquée, essentielle, qui engage le corps, le souffle, et rend à la poésie sa puissance d’agir.
Membres fantômes / Temps mêlés, Claude Favre, LansKine, 2025
Dans Le cours secret du monde, Hugues Jallon dresse un panorama déroutant de figures marginales ou influentes, ésotéristes, gourous, ingénieurs illuminés, agents doubles, spécialistes du développement personnel, pour explorer les zones troubles où l’occultisme, l’économie et le pouvoir s’entrelacent. À travers un montage d’anecdotes, d’extraits et de réflexions, il interroge le capitalisme comme système ésotérique, construit sur des promesses opaques et des récits à décrypter. Derrière les histoires singulières de ces « chercheurs de vérité » se dessine une logique du secret devenu norme. Le livre, constitué d'une juxtaposition d’éléments différents, nourri de colère et d’humour noir, évolue comme un labyrinthe mental où la lucidité politique flirte avec la paranoïa. Hugues Jallon y esquisse une critique du monde contemporain et un appel à rompre avec ses injonctions absurdes.
Bassoléa, c’est la voix d’une jeune femme « mise au vert » contre son gré. En colère contre le monde et ses absurdités, elle trouve refuge dans une véranda sous terre. Là, elle contemple champignons, bactéries, racines, protozoaires. Elle respire enfin. Curieuse, elle cherche « à traduire dans le monde des humains l’art de vivre des microbes. » Ce monologue haletant, à la croisée du récit initiatique et d’une forme de manifeste écopoétique, critique frontalement notre société du tout-travail, destructrice du vivant, et imagine un corps recyclable, sans trace, en célébrant l’élan vital d’une jeunesse en quête d’alternatives. De sa fureur naît un enthousiasme contagieux, une curiosité pour ce qui pousse, pour ce qui échappe à l’ordre dominant. Un chant vibrant, une parole libre, incarnée, profondément vivante.
Éric Chauvier propose une méditation dense et poétique sur l’histoire de l’humanité. Depuis l’émergence de la bipédie jusqu’à l’ère de l’intelligence artificielle, il retrace les grandes étapes du progrès humain : la maîtrise du feu, l’apparition du langage, l’invention de l’agriculture, le développement des technologies modernes. À travers ce récit épuré et philosophique, l’auteur interroge notre rapport au temps, à la finitude et au progrès. Chaque avancée est perçue comme une tentative de conjurer l’angoisse de la mort, un effort pour dominer l’incertitude inhérente à la condition humaine. Mais ces progrès nous apaisent-ils réellement ? En explorant cette quête illusoire d’un dépassement de soi, l’auteur invite à une réflexion profonde sur notre destin collectif et sur ce que signifie véritablement être humain.
Un Carré de Poussière explore la manière avec laquelle la philosophie occidentale s'est construite contre certains corps et certaines matières. Entre exploration poétique, témoignage personnel et enquête existentielle, le livre dénonce les violences genrées, les mécanismes de domination et les silences de l'histoire. Olivia Tapiero refuse toute assignation définitive en cherchant à déconstruire radicalement les cadres philosophiques et historiques de notre perception du réel. Elle instaure, dans ce poème qui pense, une nouvelle forme de connaissance et de relation au monde. Une exploration radicale du langage et du corps, un refus de l’effacement et de l’oubli.
Un carré de poussière, Olivia Tapiero, Éditions du commun, 2025