
Les roues de la raison : Comment l'Europe médiévale construisit les premières machines à penser
Une roue peut transmettre le mouvement ou le transformer. Elle peut aussi reproduire le cheminement de la pensée dans un esprit.
Dans cet épisode, nous découvrons comment l'Europe médiévale inventa les premières machines à raisonner.
Sur l'île de Majorque, vers 1275, Ramon Llull conçut une machine étrange. Des disques concentriques portant des lettres et des symboles, que l'on pouvait faire tourner pour générer des combinaisons de concepts. L'Art de Llull reposait sur neuf principes fondamentaux — bonté, grandeur, durée, puissance, sagesse... — et des règles permettant de les associer. Llull avait inventé une machine à penser. Quatre siècles plus tard, Leibniz s'en inspirerait pour son calcul logique.
Vous entendrez les légendes des têtes d'airain — ces automates de bronze que l'on attribuait aux plus grands savants. Albertus Magnus aurait passé trente ans à en construire une, avant que son élève Thomas d'Aquin ne la détruise d'un coup de bâton, excédé par son bavardage. Ces légendes témoignaient d'une conviction : le raisonnement pouvait être mécanisé.
Vous visiterez les ateliers où Richard de Wallingford achevait en 1336 son horloge astronomique — phases lunaires, éclipses, marées de London Bridge, le tout avec une erreur théorique de sept parties sur un million. Et l'astrarium de Giovanni Dondi à Padoue : sept faces, cent sept roues dentées, les positions des planètes. Léonard de Vinci en dessina les cadrans.
Vous découvrirez le rasoir d'Ockham, ce principe formulé par Guillaume d'Ockham au XIVe siècle : « Ne pas multiplier les entités sans nécessité. » C'est exactement le principe qui guide aujourd'hui l'apprentissage automatique : éviter le surapprentissage, préférer les modèles simples.
Et Fibonacci, qui introduisit en 1202 les chiffres arabes en Europe. Gérard de Crémone, qui traduisit l'Algèbre d'Al-Khwarizmi — ce mathématicien dont le nom allait donner le mot « algorithme ». Robert Grosseteste, qui formula le cœur de la méthode scientifique : généraliser des observations en lois universelles, puis utiliser ces lois pour prédire.
L'Europe médiévale nous a légué une méthode — la formalisation — et un principe — la parcimonie. Les roues du cosmos et les roues de la raison tournaient ensemble.
Les têtes d'airain se sont tues. Mais les roues qu'elles ont mises en mouvement tournent encore — dans nos serveurs, nos algorithmes, nos machines qui apprennent.