Ce que les Temps Modernes nous ont légué : Conclusion et ouverture vers l'époque contemporaine
Des nappes phréatiques africaines aux archives coloniales du Mexique. Des cours impériales de Pékin aux ateliers d'horlogerie de La Chaux-de-Fonds. Des ruines de l'observatoire d'Istanbul aux pirogues de Tupaia. Six continents. Trois siècles d'histoire. Que nous enseigne cette traversée ?
Dans cet épisode final, nous tissons les fils qui relient toutes les histoires que nous avons racontées.
Quatre convergences traversent ces trois siècles. La rencontre directe — pour la première fois, des civilisations séparées depuis des millénaires se trouvèrent face à face. Les miroirs de la découverte — Seki et Leibniz, Jyeshtadeva et Newton, le I Ching et le binaire, des esprits séparés par des océans arrivant aux mêmes vérités. Les fenêtres qui s'ouvrent et se ferment — l'observatoire détruit, l'imprimerie interdite, les jésuites expulsés. La documentation partielle — les journaux de Cook, mais pas les chants de Tupaia.
Et six singularités. L'Afrique a révélé les nappes phréatiques du savoir — les transmissions souterraines qui ont nourri la pensée européenne. Les Amériques ont préservé des logiques oubliées — la tolérance à l'ambiguïté des tlamatinimeh. L'Asie a démontré l'universalité des structures mathématiques — les ponts et les miroirs. L'Europe a formulé le programme de l'intelligence artificielle — la bête-machine, le calculus ratiocinator. Le Moyen-Orient a montré ce qui se passe quand les fenêtres se ferment — la gouvernance qui compte plus que le talent. L'Océanie a incarné la rencontre manquée — la carte incomprise pendant deux cent cinquante ans.
Quatre leçons émergent. La gouvernance détermine la trajectoire. La documentation crée l'histoire. La traduction est toujours incomplète. L'universalité n'efface pas la diversité.
Les Temps Modernes nous ont légué le programme intellectuel de l'intelligence artificielle — et ses angles morts. De Leibniz à Turing, le chemin est direct. Mais d'autres chemins auraient pu être empruntés. D'autres chemins peuvent encore l'être.
L'intelligence artificielle que nous construisons sera à l'image des intelligences dont nous la nourrissons. Les Temps Modernes nous l'ont montré — par leurs réussites comme par leurs échecs.
Le voyage continue.
La carte et le chant : Comment l'Océanie des Temps Modernes révèle ce que nous ne savons pas voir
Il existe des cartes que l'on ne sait pas lire.
Dans cet épisode, nous découvrons l'histoire d'une rencontre manquée — celle de deux formes d'intelligence qui ne surent pas se traduire.
En juillet 1769, un prêtre polynésien nommé Tupaia monta à bord de l'Endeavour, le navire du capitaine James Cook. Il n'était pas un navigateur ordinaire. Formé au marae de Taputapu-atea — le centre le plus important de savoir sacré en Polynésie orientale —, il portait dans sa mémoire une carte de cent trente îles dispersées sur sept mille kilomètres d'océan.
Vous découvrirez comment Tupaia tenta quelque chose d'extraordinaire : inventer un système cartographique qui fasse le pont entre sa façon de penser le monde et celle des Européens. Les Polynésiens ne mesuraient pas la distance comme les Européens. Pour eux, la distance se mesurait en temps de navigation, non en miles. L'espace n'était pas un quadrillage abstrait — c'était une expérience vécue, corporelle.
Sur la carte qu'il dessina pour Cook, Tupaia plaça un repère central marqué « avatea » — le soleil à midi. Ce système permettait de traduire sa connaissance des routes maritimes dans la logique du compas européen. C'était une invention — un hybride né de la rencontre entre deux intelligences.
Cette carte survécut. Pendant deux cent cinquante ans, les chercheurs la jugèrent confuse, inexacte, primitive. Ce n'est qu'en 2018 que deux universitaires allemands, après six ans de recherche, comprirent enfin sa logique. Tupaia n'avait pas fait d'erreurs. Il avait simplement écrit dans un langage que personne ne prenait la peine d'apprendre.
Vous apprendrez aussi que la Papouasie-Nouvelle-Guinée et l'Océanie abritent près de neuf cents systèmes de comptage distincts. Que les systèmes de parenté aborigènes peuvent être modélisés par la théorie des groupes. Que les navigateurs polynésiens calculaient leur position en sentant le rythme des vagues sous la coque de leur pirogue.
Tupaia mourut à Batavia en 1770, emportant des savoirs que personne n'avait pris le temps de recueillir.
L'Océanie nous rappelle que nos corpus de données contiennent les journaux de Cook, mais pas les chants de navigation. Ce biais n'est pas technique. Il est historique.
Les fenêtres qui se ferment : Comment le Moyen-Orient des Temps Modernes nous avertit des dangers des choix institutionnels
Une fenêtre peut s'ouvrir sur le monde. Elle peut aussi se fermer — parfois pour des siècles.
Dans cet épisode, nous découvrons ce qui se passe quand une civilisation qui avait été à l'avant-garde de la pensée scientifique décide de tourner le dos à ses propres inventions.
En 1577, l'astronome ottoman Taqi al-Din acheva à Istanbul un observatoire comparable à celui de Tycho Brahe au Danemark. Ce n'était pas un homme ordinaire. Il avait inventé une horloge d'observation à trois cadrans — heures, minutes, secondes — une précision révolutionnaire. Il fut le premier à utiliser la notation décimale plutôt que les fractions sexagésimales héritées des Babyloniens. Et il avait conçu une turbine à vapeur rudimentaire — deux siècles avant la révolution industrielle.
Puis une comète apparut. Taqi al-Din prédit qu'elle annonçait des conquêtes glorieuses. Une peste frappa l'empire à la place. Le chef religieux — le şeyhülislam — émit un décret : les pays possédant des observatoires étaient frappés de catastrophes.
En 1580, trois ans après son achèvement, l'observatoire d'Istanbul fut démoli.
Vous découvrirez l'histoire de l'imprimerie ottomane. En 1493, des réfugiés juifs d'Espagne établirent une presse hébraïque à Istanbul. Mais pour les musulmans, l'impression en caractères arabes resta interdite pendant deux cent cinquante ans — jusqu'à Ibrahim Muteferrika en 1729. Pendant que l'imprimerie transformait l'Europe, le monde ottoman restait à l'écart de cette révolution de l'information.
Et pourtant, l'innovation continuait ailleurs. Les astrolabes persans de l'époque safavide étaient jugés « meilleurs et plus précis » que leurs équivalents européens. Les globes célestes moghols, coulés à la cire perdue sans soudure, stupéfient encore les experts. Le talent n'avait pas disparu. Ce qui manquait, c'était un environnement qui le protège.
Le Moyen-Orient des Temps Modernes nous lègue un avertissement : la gouvernance compte plus que le talent individuel. Les choix institutionnels déterminent les trajectoires civilisationnelles. Les fenêtres fermées au mauvais moment peuvent avoir des conséquences séculaires.
Les horloges de l'âme : Comment l'Europe des Temps Modernes formula le programme de l'intelligence artificielle
Une horloge peut mesurer le temps. Mais peut-elle penser ?
Dans cet épisode, nous découvrons comment l'Europe des Temps Modernes osa poser une question vertigineuse — et construisit le cadre conceptuel qui rendrait un jour l'intelligence artificielle pensable.
En 1637, René Descartes publia le Discours de la méthode. Il y déclara les animaux pures machines — des automates de chair incapables de pensée véritable. Et il proposa deux critères pour distinguer l'homme de l'automate : le langage et la raison universelle. Ces critères ressemblent étrangement au test de Turing et au rêve d'intelligence artificielle générale.
Vous rencontrerez Thomas Hobbes, qui affirma en 1651 que « la raison n'est rien d'autre que du calcul ». Gottfried Wilhelm Leibniz, qui rêva d'une characteristica universalis — une langue formelle capable d'exprimer toute pensée — et d'un calculus ratiocinator — une machine à raisonner qui résoudrait les disputes par le calcul. « Calculemus ! » — Calculons ! — tel était son programme.
Vous découvrirez Blaise Pascal, qui construisit à dix-neuf ans la Pascaline — la première machine à calculer commercialisable. Jacques de Vaucanson, dont le joueur de flûte mécanique modulait son souffle comme un musicien vivant. Pierre Jaquet-Droz, dont l'Écrivain pouvait être programmé pour écrire n'importe quel texte de quarante caractères — le premier ordinateur programmable de l'histoire, selon certains historiens.
Et le Turc mécanique de Wolfgang von Kempelen — cet automate joueur d'échecs qui battit Napoléon et Benjamin Franklin. C'était une supercherie : un humain caché manipulait la machine. Mais la question qu'il posait était sincère : peut-on distinguer l'intelligence réelle de l'intelligence simulée ?
L'Europe des Temps Modernes n'a pas seulement construit des machines. Elle a construit le cadre conceptuel de l'intelligence artificielle — avec ses présupposés, ses ambitions, et ses angles morts. Le dualisme de Descartes, le mécanisme de Hobbes, le rationalisme de Leibniz : ces idées structurent encore notre façon de penser l'IA.
Les horloges de l'âme sont devenues les ordinateurs de silicium. La question demeure.
L'article est disponible en ligne ici.
Les ponts et les miroirs : Comment l'Asie des Temps Modernes révéla l'universalité des structures mathématiques
Un pont relie ce qui était séparé. Un miroir révèle que le même visage peut apparaître des deux côtés.
Dans cet épisode, nous découvrons la grande rencontre des savoirs Est-Ouest — et les découvertes parallèles qui prouvent que certaines vérités mathématiques sont universelles.
En 1581, un jésuite italien nommé Matteo Ricci arriva en Chine. Pendant vingt-huit ans, il apprit le chinois, s'habilla en lettré confucéen, et entreprit avec le mathématicien Xu Guangqi la première traduction des Éléments d'Euclide en chinois. Ce pont resta ouvert pendant près d'un siècle et demi, jusqu'à l'expulsion des jésuites en 1723.
Vous rencontrerez Leibniz, fasciné par ce qu'il apprenait de la Chine. En 1703, le jésuite Joachim Bouvet lui révéla que les hexagrammes du I Ching formaient un système binaire — exactement ce que Leibniz venait de publier. « Je ne puis assez admirer cette manière », s'exclama-t-il. Malentendu fécond : Leibniz y voyait une preuve de l'universalité de la raison ; les Chinois y voyaient tout autre chose.
Vous découvrirez Seki Takakazu, le « Newton japonais ». Dans un Japon fermé au monde par le sakoku, ce samouraï devenu mathématicien développa seul la théorie des déterminants — avant que Leibniz ne publie ses propres travaux. Il découvrit les nombres de Bernoulli avant Bernoulli. Ces miroirs troublants suggèrent que les structures mathématiques sont des découvertes, non des inventions.
Et Jyeshtadeva, dans le Kerala, qui rédigea vers 1530 le Yuktibhasa — le premier traité exposant les concepts du calcul infinitésimal, un siècle avant Newton et Leibniz. La question reste ouverte : ces savoirs ont-ils voyagé vers l'Europe par les routes commerciales ? Ou ont-ils été découverts indépendamment ?
L'Asie des Temps Modernes nous enseigne deux choses. Première : les ponts sont fragiles — la querelle des rites mit fin à l'échange jésuite. Seconde : les miroirs sont partout — l'intelligence humaine, confrontée à certains problèmes, tend à trouver certaines solutions. Cette universalité rend l'intelligence artificielle possible.
Les fils noués par la conquête : Comment les savoirs américains survécurent à leur destruction
Un fil peut être tranché. Il peut aussi, parfois, être renoué.
Dans cet épisode, nous explorons ce qui survécut de la pensée américaine après le cataclysme de la conquête — et ce que cette pensée pourrait nous apprendre sur l'intelligence artificielle.
Quand les conquistadors débarquèrent, ils trouvèrent des civilisations dont les systèmes de connaissance rivalisaient avec les leurs. Ils les détruisirent méthodiquement. Des milliers de manuscrits furent brûlés. Diego de Landa, évêque du Yucatán, se vanta d'avoir détruit « un grand nombre de livres » mayas. Les traditions orales furent interrompues. Les experts furent tués ou convertis de force.
Mais des fragments survécurent.
Vous découvrirez le Codex Vergara, rédigé vers 1540 sous la colonisation espagnole. Ce document préserve les méthodes de calcul des arpenteurs aztèques — et révèle quelque chose de stupéfiant : des algorithmes adaptatifs. Les arpenteurs ne suivaient pas une seule méthode. Ils choisissaient parmi un répertoire de techniques selon la forme du terrain. Cette flexibilité préfigure ce que les informaticiens appellent les architectures conditionnelles.
Vous rencontrerez les tlamatinimeh — « ceux qui savent quelque chose » — ces philosophes nahuas dont les travaux de James Maffie ont révélé la sophistication. Pour eux, le monde était tlalticpac — un lieu glissant, instable, où la vérité dépendait du contexte. Deux propositions apparemment contradictoires pouvaient être simultanément vraies. Cette tolérance à l'ambiguïté ressemble étrangement à la façon dont fonctionnent les grands modèles de langage — avec des probabilités, des distributions, des nuances.
Et le concept de teotl — cette force dynamique qui traverse toutes choses, ni matière ni esprit, mais processus continu de transformation. Une ontologie relationnelle où rien n'existe isolément, où tout est défini par ses relations. Les graphes de connaissances de l'IA contemporaine incarnent, sans le savoir, cette vision du monde.
Les conquistadors ont coupé les fils. Mais les motifs qu'ils formaient n'ont pas entièrement disparu. Ils attendent, dans les archives coloniales, d'être renoués.
Les nappes phréatiques du savoir : Comment l'Afrique des Temps Modernes nourrit secrètement la pensée européenne
Il existe des transmissions que l'on ne voit pas. Comme l'eau qui s'infiltre dans le sol et ressurgit à des kilomètres de sa source, certains savoirs ont voyagé par des voies souterraines que l'histoire officielle n'a pas retracées.
Dans cet épisode, nous suivons une piste que l'ethnomathématicien Ron Eglash a mis des années à reconstituer : celle qui relie le système Ifá des Yoruba — ces deux cent cinquante-six configurations binaires que nous avons rencontrées dans l'Antiquité — aux travaux de Leibniz sur l'arithmétique binaire.
La filiation est troublante. Les structures binaires africaines ont voyagé vers le monde arabe sous forme de géomancie. De là, elles ont atteint l'Europe médiévale par l'alchimie. Et Leibniz, qui s'intéressait à l'alchimie, connaissait ces traditions. « Je trouve que la géomancie a quelque chose de curieux », écrivait-il. Le binaire que nous croyons européen pourrait être un héritage africain — une nappe phréatique qui a traversé les continents avant de resurgir dans nos ordinateurs.
Vous rencontrerez Ahmed Baba, dernier chancelier de l'Université de Sankoré à Tombouctou. En 1591, l'invasion marocaine mit fin à l'âge d'or du Sahel. Ahmed Baba fut déporté à Marrakech avec sa bibliothèque — mille six cents volumes, la plus modeste parmi celles de ses amis, se plaignait-il. Sept cent mille manuscrits dorment encore dans les bibliothèques du désert malien. Certains contiennent des traités de logique, d'astronomie, de mathématiques. L'Afrique savante des Temps Modernes reste largement à découvrir.
Et puis les babalawos — ces gardiens du système Ifá qui continuaient, pendant que l'Europe s'industrialisait, à manipuler leurs deux cent cinquante-six configurations. Quatre cent trente mille vers mémorisés. Des générations de transmission. Un algorithme vivant, porté par des corps humains.
L'Afrique des Temps Modernes nous rappelle que les algorithmes ont une généalogie — et que cette généalogie a été systématiquement occultée. Le binaire n'est pas né dans un laboratoire. Il a peut-être voyagé depuis les forêts du Nigeria jusqu'aux salons de Hanovre.
Les nappes phréatiques ne se voient pas. Mais elles nourrissent tout ce qui pousse à la surface.
L'âge des rencontres : Comment les Temps Modernes formulèrent le programme de l'intelligence artificielle
En 1703, Gottfried Wilhelm Leibniz publia un article sur l'arithmétique binaire — ce système de zéros et de uns sur lequel reposent aujourd'hui tous nos ordinateurs. La même année, un jésuite français en Chine lui révéla une coïncidence troublante : les hexagrammes de l’I Ching, vieux de trois millénaires, formaient exactement le même système. Deux traditions séparées par des océans et des millénaires arrivaient à la même structure. Ce n'était ni une transmission ni un hasard. C'était un miroir.
Dans cette nouvelle saison de la petite histoire de l'intelligence artificielle, nous entrons dans les Temps Modernes — de 1492 à 1789, de la découverte du Nouveau Monde à la Révolution française. Trois siècles où, pour la première fois, des civilisations qui s'étaient développées séparément se trouvèrent face à face.
Vous rencontrerez Matteo Ricci, ce jésuite italien qui apprit le chinois pour enseigner Euclide à l'empereur de Chine. Tupaia, ce navigateur polynésien qui monta à bord du navire de Cook avec une carte mentale de cent trente îles. Seki Takakazu, ce mathématicien japonais qui découvrit les mêmes théorèmes que Leibniz sans jamais avoir entendu parler de lui.
Vous découvrirez comment Descartes posa la question qui hante encore l'intelligence artificielle : peut-on distinguer un automate d'un être pensant ? Comment Pascal construisit la première machine à calculer commercialisable. Comment Vaucanson créa un canard mécanique capable de digérer — et un joueur de flûte capable de moduler son souffle.
Vous explorerez les archives coloniales du Mexique, où dorment des fragments de philosophies que la conquête a interrompues. Les ruines de l'observatoire d'Istanbul, détruit trois ans après son achèvement sur ordre des autorités religieuses. Les bibliothèques du désert malien, où sept cent mille manuscrits attendent d'être traduits.
Les Temps Modernes furent l'époque des rendez-vous — réussis et manqués. Des ponts furent bâtis entre les civilisations. Des fenêtres se fermèrent au mauvais moment. Des savoirs furent traduits, d'autres furent perdus à jamais.
L'intelligence artificielle que nous construisons aujourd'hui est le fruit de ces trois siècles de rencontres et de malentendus. Elle porte en elle les questions de Descartes et les angles morts de Cook. Elle parle les langues qui ont été écrites, pas celles qui ont été chantées.
Bienvenue dans La Petite Histoire de l'Intelligence Artificielle, saison 3.
Ce que le Moyen-Âge nous a légué
Des bibliothèques de sable de Tombouctou aux observatoires de pierre du Yucatán. Des ateliers d'horlogerie de Kaifeng aux scriptoriums des monastères européens. De la Maison de la Sagesse de Bagdad aux pirogues sillonnant le Pacifique. Six continents. Mille ans d'histoire. Que nous enseigne cette traversée ?
Dans cet épisode final, nous tissons les fils qui relient toutes les histoires que nous avons racontées.
Cinq convergences traversent ce millénaire.
Le ciel comme premier problème — partout, l'astronomie fut la matrice de la computation.
La mémoire comme technologie — des griots africains aux quipucamayocs incas, chaque civilisation a inventé ses dispositifs pour étendre la mémoire au-delà des limites du corps.
L'automatisation du raisonnement — de Llull à Al-Jazari, le rêve d'une machine capable de raisonner.
La formation comme investissement — dix ans pour devenir babalawo, des décennies pour maîtriser la navigation polynésienne.
Le réseau comme condition — aucune civilisation n'a innové seule.
Et six singularités.
L'Afrique a fait du calcul un dialogue avec l'invisible.
Les Amériques ont fait du calcul un langage du cosmos.
L'Asie a fait du calcul une précision matérielle.
L'Europe a fait du calcul une quête de certitude.
Le Moyen-Orient a fait du calcul une traduction universelle.
L'Océanie a fait du calcul une incarnation.
Trois dimensions fondamentales de l'intelligence émergent : le calcul abstrait, privilégié par le Moyen-Orient et l'Europe.
La mémoire étendue, privilégiée par l'Afrique et les Amériques.
L'incarnation relationnelle, privilégiée par l'Asie et l'Océanie. Aucune n'est complète sans les autres.
Le Moyen-Âge nous lègue aussi deux questions. Comment transmettre ?
Trois modes : institutionnel, lignager, immersif.
Qui a le droit de décider ? Quatre formes d'autorité : divine, cosmique, logique, relationnelle.
Il n'existe pas une seule histoire de l'intelligence artificielle, mais plusieurs histoires parallèles.
Le Moyen-Orient nous a donné l'algorithme.
L'Europe nous a donné la logique formelle.
L'Asie nous a donné la précision mécanique.
Les Amériques nous ont donné la pensée des cycles.
L'Afrique nous a donné l'intégration du calcul dans le sens.
L'Océanie nous a donné l'intelligence incarnée.
L'avenir de l'intelligence artificielle est pluriel. Le Moyen-Âge nous l'avait déjà enseigné. La Renaissance, qui s'ouvre maintenant devant nous, va le déployer.
Le voyage continue.
Les navigateurs de l'invisible : Comment l'Océanie médiévale inventa des technologies de l'esprit
Il existe des technologies que l'on ne peut pas tenir dans la main.
Dans cet épisode, nous découvrons un autre chemin vers l'intelligence — un chemin qui ne passe pas par l'encre et le métal, mais par le corps, la voix, les vagues et les étoiles.
Entre 800 et 1200, les Polynésiens atteignirent Hawaï, l'Île de Pâques et la Nouvelle-Zélande. Ils naviguèrent sur des milliers de kilomètres d'océan ouvert, sans boussole, sans sextant, sans carte écrite.
Aux Îles Marshall, les navigateurs développèrent les rebbelib — des cartes à bâtons représentant non pas les contours des terres, mais les motifs des houles océaniques. Le plus étonnant : ces cartes n'étaient jamais consultées pendant le voyage. Le navigateur les mémorisait, puis les laissait sur le rivage. En mer, accroupi à la proue, il « sentait » les vagues avec son corps.
Nous venons de décrire la première cartographie cognitive de l'histoire. Une information externalisée, intériorisée par mémorisation, puis utilisée en temps réel. C'est le fonctionnement de tout système d'intelligence.
En Australie, les songlines — pistes du rêve — sont des itinéraires traversant le paysage en reliant des sites sacrés. En chantant les chants dans le bon ordre, un voyageur peut naviguer sur des centaines de kilomètres. Ce système précède la Grèce d'au moins cinquante mille ans.
Vous découvrirez le whakapapa māori — littéralement « poser couche sur couche » — un cadre taxonomique qui relie tous les phénomènes : humains, animaux, plantes, montagnes, étoiles. Une base de données relationnelle, un outil d'analyse et un système de prédiction — sans écriture, sans ordinateur.
Et Mau Piailug, l'un des six derniers maîtres navigateurs de Micronésie en 1970. En 1976, il navigua la Hōkūleʻa de Hawaï jusqu'à Tahiti — quatre mille kilomètres — sans aucun instrument moderne. Ce voyage déclencha une renaissance culturelle à travers toute la Polynésie.
L'intelligence, nous dit l'Océanie, n'est pas seulement affaire de calcul. Elle est affaire de relation. Relation avec le corps, qui sent les vagues. Relation avec le paysage, qui porte les chemins. Relation avec les ancêtres, dont la mémoire vit dans les chants.
Les navigateurs de l'invisible n'ont pas construit de machines. Ils ont construit des systèmes — portés par les corps humains, les traditions orales, les pratiques rituelles. Des technologies de l'esprit.
La vraie intelligence, peut-être, n'est pas celle qui calcule le plus vite. C'est celle qui sait naviguer dans l'invisible.
Les architectes de la pensée mécanique : Comment le Moyen-Orient médiéval posa les fondations de l'intelligence artificielle
Toute révolution technologique a ses ancêtres oubliés. L'intelligence artificielle est née à Bagdad, au IXe siècle.
Dans cet épisode, nous découvrons les architectes qui ont construit, brique après brique, l'édifice conceptuel sur lequel repose aujourd'hui l'IA.
En 813, le calife Al-Ma'mun fonde la Maison de la Sagesse — le Bayt al-Hikma — où se croisent astronomes, mathématiciens et traducteurs venus de Perse, d'Inde, de Grèce et de Chine. C'est là que travaille Al-Khwarizmi, dont le nom latinisé donnera le mot « algorithme », et dont le traité al-Jabr donnera le mot « algèbre ».
Ce qu'Al-Khwarizmi invente n'est pas une formule. C'est une méthode : une série d'instructions pas-à-pas, reproductibles, qu'on peut faire exécuter par quelqu'un qui ne comprend pas ce qu'il fait. Nous venons de décrire le principe fondamental de tout programme informatique.
Vous rencontrerez les frères Banu Musa, qui construisirent en 850 une flûte automatique capable de jouer différentes mélodies selon la configuration de cylindres interchangeables. La première machine programmable de l'histoire — mille ans avant les ordinateurs.
Al-Jazari, qui créa en 1206 un bateau transportant quatre musiciennes mécaniques, une serveuse automatique, et l'horloge à éléphant. « Al-Jazari précède Léonard de Vinci de deux cent cinquante ans », notent les historiens.
Ibn al-Haytham, qui inventa la méthode scientifique expérimentale : observer, formuler une hypothèse, concevoir une expérience, vérifier les résultats. Sa méthode transformera la pensée européenne.
Al-Kindi, qui développa l'analyse fréquentielle — le premier traitement automatisé de l'information, ancêtre de la reconnaissance de formes.
Avicenne, qui cartographia l'architecture de l'esprit — les différentes opérations mentales localisées dans des régions distinctes du cerveau.
Averroès, dont les commentaires d'Aristote influenceront Thomas d'Aquin et toute la scolastique européenne.
En 1258, les Mongols détruisirent la Maison de la Sagesse. Mais les idées avaient déjà voyagé. Elles attendaient dans les bibliothèques de Tolède et de Palerme, prêtes à germer.
L'intelligence artificielle n'est pas née dans un laboratoire américain. Elle a commencé à Bagdad, quand un mathématicien persan a eu l'idée de décrire une procédure si claire qu'elle pourrait être exécutée par n'importe qui — ou n'importe quoi.
Les roues de la raison : Comment l'Europe médiévale construisit les premières machines à penser
Une roue peut transmettre le mouvement ou le transformer. Elle peut aussi reproduire le cheminement de la pensée dans un esprit.
Dans cet épisode, nous découvrons comment l'Europe médiévale inventa les premières machines à raisonner.
Sur l'île de Majorque, vers 1275, Ramon Llull conçut une machine étrange. Des disques concentriques portant des lettres et des symboles, que l'on pouvait faire tourner pour générer des combinaisons de concepts. L'Art de Llull reposait sur neuf principes fondamentaux — bonté, grandeur, durée, puissance, sagesse... — et des règles permettant de les associer. Llull avait inventé une machine à penser. Quatre siècles plus tard, Leibniz s'en inspirerait pour son calcul logique.
Vous entendrez les légendes des têtes d'airain — ces automates de bronze que l'on attribuait aux plus grands savants. Albertus Magnus aurait passé trente ans à en construire une, avant que son élève Thomas d'Aquin ne la détruise d'un coup de bâton, excédé par son bavardage. Ces légendes témoignaient d'une conviction : le raisonnement pouvait être mécanisé.
Vous visiterez les ateliers où Richard de Wallingford achevait en 1336 son horloge astronomique — phases lunaires, éclipses, marées de London Bridge, le tout avec une erreur théorique de sept parties sur un million. Et l'astrarium de Giovanni Dondi à Padoue : sept faces, cent sept roues dentées, les positions des planètes. Léonard de Vinci en dessina les cadrans.
Vous découvrirez le rasoir d'Ockham, ce principe formulé par Guillaume d'Ockham au XIVe siècle : « Ne pas multiplier les entités sans nécessité. » C'est exactement le principe qui guide aujourd'hui l'apprentissage automatique : éviter le surapprentissage, préférer les modèles simples.
Et Fibonacci, qui introduisit en 1202 les chiffres arabes en Europe. Gérard de Crémone, qui traduisit l'Algèbre d'Al-Khwarizmi — ce mathématicien dont le nom allait donner le mot « algorithme ». Robert Grosseteste, qui formula le cœur de la méthode scientifique : généraliser des observations en lois universelles, puis utiliser ces lois pour prédire.
L'Europe médiévale nous a légué une méthode — la formalisation — et un principe — la parcimonie. Les roues du cosmos et les roues de la raison tournaient ensemble.
Les têtes d'airain se sont tues. Mais les roues qu'elles ont mises en mouvement tournent encore — dans nos serveurs, nos algorithmes, nos machines qui apprennent.
Les horloges du ciel : Comment l'Asie médiévale mécanisa le temps et le savoir
Une horloge n'est pas qu'un instrument de mesure. C'est une promesse : celle que le monde obéit à des règles, que l'avenir peut être prédit.
Dans cet épisode, nous découvrons comment l'Asie médiévale a construit des machines capables de reproduire le mouvement des cieux — deux siècles avant l'Europe.
En 725, dans la capitale de la dynastie Tang, un moine bouddhiste nommé Yi Xing acheva ce que personne n'avait jamais réalisé : une machine capable de mesurer le temps par elle-même. Son secret : l'échappement, ce mécanisme qui transforme un mouvement continu en pulsations régulières. L'Europe n'inventerait le sien que deux siècles plus tard.
Trois siècles et demi après, Su Song porta cette tradition à son apogée. Sa tour horloge, construite à Kaifeng, s'élevait à douze mètres. Elle abritait cent trente-trois figurines mécaniques sonnant les heures, la plus ancienne transmission à chaîne connue, et un mécanisme si complexe que les conquérants Jurchen, après l'avoir démontée, ne parvinrent jamais à la réassembler.
Vous découvrirez Bi Sheng, qui inventa en 1040 l'imprimerie à caractères mobiles — quatre cents ans avant Gutenberg. Les mathématiciens Yang Hui et Zhu Shijie, qui découvrirent le triangle de Pascal cinq siècles avant Pascal, et des méthodes de résolution d'équations polynomiales cinq cent soixante-dix ans avant les Européens.
Plus au sud, dans le Kerala indien, Madhava de Sangamagrama développait vers 1380 les premières séries infinies pour calculer π — les prémices du calcul infinitésimal, deux à trois siècles avant Newton et Leibniz.
Et à Samarcande, l'observatoire d'Ulugh Beg mesurait les positions stellaires avec une précision que l'Europe n'atteindrait pas avant Tycho Brahe.
Ces inventions circulaient. La Route de la Soie transportait des idées autant que des marchandises. L'ingénieur Al-Jazari, au Moyen-Orient, synthétisa des traditions venues de Chine, d'Inde, de Grèce et d'Égypte dans son horloge à éléphant — un manifeste multiculturel.
L'Asie médiévale avait compris quelque chose d'essentiel : l'intelligence commence par la précision. Décomposer, mesurer, recombiner — ce sont les opérations fondamentales de tout algorithme. L'Asie les avait inventées en bronze, en porcelaine, en engrenages de bois.
Quand les Jurchen démontèrent la tour de Kaifeng, ils croyaient emporter une horloge. Ils emportaient les prémices d'une révolution.
Les nœuds du temps : Comment les Amériques médiévales tissèrent l'avenir dans leurs calculs
Un nœud peut être un obstacle ou une mémoire. Dans les Andes médiévales, il était les deux à la fois — et bien davantage.
Dans cet épisode, nous découvrons comment les civilisations américaines ont inventé des systèmes d'information d'une sophistication que nous commençons seulement à mesurer.
Vers l'an 1100, au Yucatán, un scribe maya achevait de peindre le Codex de Dresde — l'un des quatre seuls manuscrits mayas à avoir survécu aux autodafés des conquistadors. Soixante-cinq pour cent de ses pages contiennent des tables astronomiques. Et parmi elles, un chef-d'œuvre : un algorithme de prédiction des éclipses valable pendant plus de cinq siècles, avec une précision de 0,0002 jour par an — supérieure au calendrier julien de l'Europe.
Vous visiterez El Caracol, l'observatoire de Chichén Itzá construit vers 906, avec ses vingt lignes de visée astronomiques. Et le Woodhenge de Cahokia, ce cercle de quarante-huit poteaux de cèdre rouge où le soleil semblait émerger directement de Monks Mound aux équinoxes.
Mais la découverte la plus troublante vient des Andes.
Le quipu — du quechua « nœud » — était le système nerveux de l'empire inca. Les plus grands comportaient jusqu'à mille cinq cents cordes. Chaque corde pouvait porter plus de mille cinq cents unités d'information distinctes. « Ils étaient comme des ordinateurs primitifs », note l'historien Kim MacQuarrie. Le quipu stockait ; le yupana calculait. L'un était la mémoire, l'autre le processeur. Cette architecture — séparer le calcul du stockage — est précisément celle des ordinateurs modernes.
Le système ceque de Cusco allait plus loin encore. Quarante-et-une lignes imaginaires radiaient depuis le temple du soleil vers trois cent vingt-huit sanctuaires. L'espace lui-même était une base de données.
Ces systèmes préfigurent ce que les informaticiens appellent les systèmes d'information distribués. Le savoir était réparti entre des experts formés pendant des décennies, inscrit dans des objets portables, matérialisé dans l'architecture des villes. Quand l'empire s'effondra, les experts continuèrent de transmettre leur art.
La redondance assurait la survie. Le réseau survivait à ses nœuds.
Les conquistadors ont brûlé les codex. Mais les algorithmes qu'ils contenaient avaient déjà traversé les siècles — noués dans la mémoire de ceux qui savaient lire le ciel.
Les bibliothèques de sable : Comment l'Afrique médiévale inscrivit la pensée dans la mémoire
Il existe des bibliothèques que le vent ne peut effacer.
En 1324, un homme traversa le Sahara avec une caravane si somptueuse qu'elle fit vaciller l'économie de l'Égypte. Mansa Moussa, empereur du Mali, transportait tant d'or que son passage provoqua une inflation qui dura des décennies. Mais la vraie richesse qu'il rapporta de son pèlerinage n'était pas métallique : c'étaient des savants, des architectes, des livres.
Dans cet épisode, nous découvrons l'Afrique médiévale — un continent de lumière que l'Occident a longtemps oublié.
Vous entrerez dans l'université de Sankoré, à Tombouctou, où vingt-cinq mille étudiants — le quart de la population de la ville — étudiaient les mathématiques, l'astronomie, la logique. Entre quatre cent mille et sept cent mille manuscrits y furent produits. La plus grande collection depuis la bibliothèque d'Alexandrie.
Vous rencontrerez les griots — ces historiens, musiciens et généalogistes héréditaires. Un proverbe mandingue affirme : « Quand un griot meurt, c'est comme si une bibliothèque avait brûlé. » Ce n'est pas une métaphore. Un griot mémorisait les généalogies de villages entiers sur des siècles. Ce système préfigure ce que les informaticiens appellent la mémoire distribuée. L'information n'était pas centralisée — elle était répartie à travers un tissu humain, résilient aux catastrophes.
Vous découvrirez Ibn Khaldoun, né à Tunis en 1332, que l'économiste Paul Krugman a appelé « le philosophe du quatorzième siècle qui a essentiellement inventé les sciences sociales ». Et Al-Hassar, qui inventa au XIIe siècle la notation des fractions que nous utilisons encore — avec la barre horizontale qui sépare numérateur et dénominateur.
Et puis le sable. La géomancie Bamana, que l'ethnomathématicien Ron Eglash a décrite comme « l'exemple le plus complexe d'algorithme fractal » qu'il ait rencontré. Ces systèmes africains furent transmis à l'Europe au XIIe siècle. Quand Leibniz formalisa le système binaire, il connaissait ces traditions.
L'Afrique médiévale avait inventé plusieurs façons de capturer le savoir : dans le parchemin et dans la voix, dans les nœuds et dans le sable. Ces bibliothèques multiples — certaines visibles, d'autres invisibles — constituent les fondations oubliées de l'intelligence artificielle.
Le sable s'efface, mais la pensée demeure — quand elle a trouvé la bonne architecture pour se transmettre.
Pour en savoir plus découvrez le site du projet.
Le Moyen Âge : l'âge des fondations
L'histoire officielle vous dira que le Moyen Âge fut un âge sombre. Mille ans d'obscurantisme entre la gloire de l'Antiquité et l'éclat de la Renaissance. Cette histoire est fausse.
Entre 476 et 1492, tandis que l'Europe cherchait la lumière dans ses monastères, le reste du monde construisait les fondations de ce que nous appelons aujourd'hui l'intelligence artificielle.
À Bagdad, un mathématicien inventait l'algorithme.
À Tombouctou, des savants compilaient des centaines de milliers de manuscrits.
En Chine, des horlogers construisaient des tours mécaniques de douze mètres de haut.
Au Yucatán, des astronomes calculaient les éclipses avec une précision supérieure à celle de l'Europe.
Et dans le Pacifique, des navigateurs traversaient des milliers de kilomètres d'océan sans autre instrument que leur corps et les étoiles.
Dans cette nouvelle saison d'Avalon, nous poursuivons notre voyage à travers les racines oubliées de l'IA.
Vous découvrirez comment le mot "algorithme" est né du nom d'un savant de Bagdad — Al-Khwarizmi — et comment ses procédures pas à pas ont posé le principe fondamental de tout programme informatique.
Comment les frères Banu Musa ont construit la première machine programmable de l'histoire — une flûte automatique jouant différentes mélodies selon la configuration de cylindres interchangeables.
Comment Al-Jazari a créé le premier robot humanoïde, deux cent cinquante ans avant Léonard de Vinci.
Vous explorerez les bibliothèques de sable de l'Afrique médiévale — celles de Tombouctou, mais aussi celles des griots, ces "bibliothèques vivantes" qui mémorisaient des généalogies sur quarante générations. Les tables d'éclipses des Mayas, valables pendant cinq siècles. Les quipus incas, ces bases de données portables capables de stocker des milliers d'informations dans quelques grammes de coton.
Vous rencontrerez les horlogers chinois et leur mécanisme d'échappement, inventé deux siècles avant l'Europe. Les philosophes européens et leurs roues combinatoires, premières machines à penser. Les navigateurs polynésiens et leurs cartes à bâtons, qu'ils mémorisaient avant le voyage puis laissaient sur le rivage.
Six continents. Mille ans d'histoire. Et partout, la même quête : donner forme à la pensée, déléguer le calcul à la matière, préserver le savoir contre l'oubli.
Le Moyen Âge n'était pas un âge sombre.
C'était l'âge où l'humanité posa les fondations de l'intelligence artificielle.
Bienvenue dans La Petite Histoire de l'intelligence artificielle au Moyen Âge.
Des grottes du Lebombo aux forêts tropicales de Mésoamérique. Des ateliers de la Chine impériale aux temples du Nil. Des sanctuaires yoruba aux atolls du Pacifique. Neuf récits. Six continents. Cinquante millénaires d'histoire humaine.
Que nous enseigne cette traversée ?
Dans cet épisode, nous tissons les fils qui relient toutes les histoires que nous avons racontées. Et nous découvrons que l'humanité, quelles que soient ses latitudes, a posé les mêmes questions fondamentales.
Le rêve d'autonomie. Du babalawo yoruba qui calcule plutôt qu'il ne devine, aux cent trente-trois automates de Su Song, de Talos patrouillant les côtes de Crète au navigateur polynésien qui calcule sa position au milieu de l'océan — partout, les humains ont voulu déléguer à la matière ce qui semblait réservé à l'esprit.
La formalisation du raisonnement. Les 256 configurations binaires du système Ifá. Le calendrier maya du Compte Long. Le syllogisme d'Aristote. Les algorithmes des tablettes cunéiformes. Une même intuition traverse les continents : la pensée peut être décomposée en étapes, et ces étapes peuvent être exécutées mécaniquement.
L'encodage de l'information. Avant l'écriture alphabétique, avant le papier, avant le silicium, l'humanité avait déjà inventé une multiplicité de systèmes pour capturer l'information : le binaire africain, les quipus incas, les songlines aborigènes, le compas stellaire polynésien.
Mais nous découvrons aussi ce que l'histoire conventionnelle a oublié.
Elle oublie que le binaire existait en Afrique deux millénaires avant Leibniz. Que les Mayas avaient inventé le zéro un millénaire avant l'Europe. Que les Babyloniens pratiquaient le calcul intégral quatorze siècles avant l'Europe médiévale. Que les Polynésiens avaient développé des systèmes de navigation multi-capteurs des millénaires avant nos GPS. Que les songlines ont conservé des informations pendant cinquante mille ans — une durée que nos systèmes numériques n'ont pas encore prouvé qu'ils peuvent égaler.
Et nous ouvrons la porte vers le Moyen-Âge. Al-Jazari construira le premier robot humanoïde programmable. La Maison de la Sagesse de Bagdad préservera les textes grecs oubliés. Ramon Llull inventera la première machine logique occidentale. Le fil ne s'est jamais rompu.
Toutes les civilisations ont posé les mêmes questions : peut-on déléguer la pensée à la matière ? Où finit le mécanique, où commence le vivant ? Chacune a répondu avec les ressources de son environnement et de sa cosmologie.
Ce que nous appelons intelligence artificielle n'est que le dernier avatar d'une quête millénaire : inscrire la pensée dans la matière, pour qu'elle survive à ceux qui l'ont conçue.
Les anciens avaient posé la question. Nous cherchons encore la réponse.
Le voyage continue.
Les temples de l'illusion : Quand le Moyen-Orient antique inventa les premières machines pensantes
Il fut un temps où les dieux parlaient. Dans les temples de Thèbes, les statues inclinaient la tête pour désigner le futur pharaon. À Babylone, des gardiens surhumains veillaient sur les forêts sacrées. À Alexandrie, les portes des sanctuaires s'ouvraient seules à l'approche des fidèles. Les pèlerins s'émerveillaient, se prosternaient, croyaient. Ils ne pouvaient imaginer que derrière chaque miracle se cachait un mécanisme.
Dans cet épisode, nous découvrons le berceau oublié de l'intelligence artificielle.
Il y a quatre mille ans, les scribes de Babylone gravaient dans l'argile les premières procédures systématiques pour résoudre des problèmes. L'informaticien Donald Knuth y a reconnu une sorte de « langage machine » — un algorithme, avant la lettre. Le système sexagésimal qu'ils inventèrent nous donne encore nos minutes, nos secondes, nos heures. Et une découverte de 2016 a révélé qu'ils calculaient la trajectoire de Jupiter en utilisant l'aire d'un trapèze — les prémices du calcul intégral, quatorze siècles avant l'Europe.
Pendant ce temps, en Égypte, les prêtres inventaient autre chose : l'interface. Dès 2500 avant notre ère, des statues parlaient et bougeaient. Des systèmes de leviers dans les socles creux faisaient incliner une tête. Des tubes cachés transmettaient la voix modifiée des prêtres jusqu'à la bouche des idoles. Ces statues « choisissaient » le prochain souverain. Elles prophétisaient les guerres. Le prêtre était devenu programmeur — non pas de code, mais de croyance.
Les Colosses de Memnon se mirent à « chanter » au lever du soleil après un tremblement de terre. Des siècles de pèlerins vinrent consulter l'oracle. Quand l'empereur Septime Sévère fit restaurer les fissures, le chant cessa pour toujours.
C'est à Alexandrie que ces traditions convergèrent. Ctésibius construisit des horloges à eau d'une précision inégalée pendant deux millénaires, et le premier orgue à clavier de l'histoire. Philon de Byzance créa une servante mécanique capable de verser automatiquement du vin puis de l'eau. Héron d'Alexandrie porta l'art à son apogée : l'éolipile — premier moteur thermique —, des portes de temple actionnées par la chaleur d'un feu, un distributeur d'eau bénite déclenché par une pièce de monnaie — première machine à transaction de l'humanité —, et un théâtre mécanique de dix minutes entièrement programmé.
Les Babyloniens nous ont appris que le calcul peut être procéduralisé. Les Égyptiens nous ont montré que l'interface importe autant que le mécanisme. Les Alexandrins nous ont légué l'automatisation.
La prochaine fois qu'une réponse jaillira d'un assistant virtuel, songez aux prêtres cachés derrière les statues de Thèbes. Quatre mille ans nous séparent d'eux. Et pourtant, nous posons toujours la même question : ce qui me répond, est-ce que cela pense ?
Les forges de l'esprit : quand la Grèce antique rêvait de machines pensantes
Dans l'Olympe des Grecs, un dieu se distinguait des autres. Là où Zeus brandissait la foudre, Héphaïstos travaillait le métal. Boiteux, rejeté, solitaire, le dieu forgeron passait ses journées dans les entrailles volcaniques de son atelier. De ses mains noircies sortaient des merveilles.
Dans cet épisode, nous découvrons que l'intelligence artificielle a près de trois mille ans.
Homère décrit les créations d'Héphaïstos dans des vers qui résonnent étrangement avec nos préoccupations actuelles. Vingt trépieds d'or montés sur roues, capables de se déplacer seuls pour servir le nectar aux convives divins. Ils percevaient leur environnement, se déplaçaient de façon autonome, accomplissaient une tâche précise, puis retournaient à leur place. Aucun fil ne les guidait. Aucune main ne les poussait.
Mais la création la plus extraordinaire reste Talos, le géant de bronze. Cette sentinelle mécanique arpentait les côtes de Crète trois fois par jour, scrutant l'horizon. Lorsqu'il repérait un navire ennemi, il ramassait d'énormes rochers et les lançait avec une précision mortelle. Une veine unique parcourait son corps, contenant l'ichor — le sang des dieux — fermée au talon par un clou de bronze. Ce clou : sa source d'énergie et son point faible. Son interrupteur secret.
Que voyons-nous dans ce récit millénaire ? Un système de détection automatique. Une prise de décision autonome. Une action défensive programmée. Les ingénieurs d'aujourd'hui reconnaîtraient les composantes fondamentales de tout robot : capteurs, processeur, effecteurs, source d'énergie. Les Grecs n'avaient pas les moyens de construire Talos. Mais ils en avaient conçu l'architecture conceptuelle.
Pendant que les poètes rêvaient d'automates, les philosophes élaboraient une autre machine : une machine à raisonner. Aristote codifiait le syllogisme — ce mécanisme logique qui transforme la pensée en procédure.
« Tous les hommes sont mortels. Socrate est un homme. Donc Socrate est mortel. »
Le terme même vient du grec sullogismos : « calcul ». Si la pensée suit des règles, alors peut-être une machine pourrait-elle penser. Leibniz reprendra ce flambeau : « Pour résoudre une controverse, les adversaires n'auront qu'à dire : Calculons ! »
Les systèmes experts, les moteurs d'inférence, les chaînes de raisonnement de nos modèles de langage — tous descendent du syllogisme aristotélicien.
La Grèce nous a légué deux héritages. D'un côté, le rêve d'Héphaïstos : des corps artificiels capables d'agir. De l'autre, le projet d'Aristote : des esprits formels capables de raisonner. L'intelligence artificielle contemporaine tente de réunir ces deux traditions — de loger la logique du philosophe dans les créatures du forgeron.
Les automates de bronze patrouillent toujours les rivages de notre imaginaire. Ils nous rappellent que les questions les plus nouvelles sont parfois les plus vieilles du monde.
Les arcs et les étoiles : Comment l'Europe centrale mesura le ciel et la terre
Avant les philosophes grecs, avant les temples de marbre, il y eut le bronze et le silence. Dans les plaines d'Europe centrale, des peuples sans écriture observaient le ciel avec une patience que nous avons peine à imaginer. Ils ne laissèrent ni textes ni légendes. Ils laissèrent des objets.
Dans cet épisode, nous partons à la découverte de cette Europe de l'ombre — celle des Celtes et des Étrusques, des druides et des arpenteurs romains.
En 1999, près de Nebra en Allemagne, des chasseurs de trésors exhumèrent un disque de bronze. Une fois nettoyé, il révéla des incrustations d'or : le soleil, la lune, les Pléiades. Deux arcs marquaient l'angle entre les levers de soleil aux solstices. Le disque de Nebra date de 1600 avant notre ère. C'est la plus ancienne représentation astronomique concrète jamais découverte — inscrite au registre de la Mémoire du Monde par l'UNESCO. Des décennies d'observation systématique, encodées dans le métal.
Vous découvrirez le chariot solaire de Trundholm, ce cheval de bronze tirant un disque doré d'un côté, brut de l'autre — le jour et la nuit. Les spirales gravées dessus ? Cent soixante-dix-sept, soit presque exactement six mois synodiques. Ces peuples maîtrisaient le cycle métonique plus d'un millénaire avant que les Grecs ne lui donnent un nom.
Vous rencontrerez les druides, qui transmettaient leur science exclusivement par voie orale. Vingt années de formation. L'interdiction d'écrire n'était pas du primitivisme — c'était une stratégie de contrôle du savoir. Le calendrier de Coligny, gravé en gaulois au IIe siècle, prédisait les positions de la lune à un jour près sur plus de cinq siècles. Un acte de résistance face au calendrier julien imposé par Rome.
Si le nord mesurait le ciel, le sud mesurait la terre. Les Étrusques inventèrent l'arche et la voûte, enseignèrent aux Romains l'alphabet et les numéraux. Les arpenteurs romains, avec leur groma et leur triangle 3-4-5, exécutaient des algorithmes de calcul spatial. Le Pont du Gard : cinquante kilomètres de canal pour quatorze mètres de dénivellation. Une erreur, et l'eau n'aurait pas coulé.
L'abacus — premier calculateur portable de l'histoire. Le mot « calculer » vient de calculi, les galets qu'on déplaçait sur la planche à compter. Soixante millions d'âmes administrées grâce à cet instrument.
Et puis l'automate de César : lors des funérailles du dictateur assassiné, une figurine de cire se levait et pivotait pour montrer ses vingt-trois blessures à la foule. L'émeute qui suivit força Brutus à fuir Rome. L'automate avait accompli ce qu'aucun discours n'aurait pu faire.
L'histoire de l'intelligence artificielle ne commence pas avec Turing. Elle commence avec ces peuples de l'ombre qui, sans écriture, apprirent à calculer le ciel et mesurer la terre.
Les arcs des Étrusques portent encore nos ponts. Les étoiles du disque de Nebra brillent encore dans notre ciel.