
Les nappes phréatiques du savoir : Comment l'Afrique des Temps Modernes nourrit secrètement la pensée européenne
Il existe des transmissions que l'on ne voit pas. Comme l'eau qui s'infiltre dans le sol et ressurgit à des kilomètres de sa source, certains savoirs ont voyagé par des voies souterraines que l'histoire officielle n'a pas retracées.
Dans cet épisode, nous suivons une piste que l'ethnomathématicien Ron Eglash a mis des années à reconstituer : celle qui relie le système Ifá des Yoruba — ces deux cent cinquante-six configurations binaires que nous avons rencontrées dans l'Antiquité — aux travaux de Leibniz sur l'arithmétique binaire.
La filiation est troublante. Les structures binaires africaines ont voyagé vers le monde arabe sous forme de géomancie. De là, elles ont atteint l'Europe médiévale par l'alchimie. Et Leibniz, qui s'intéressait à l'alchimie, connaissait ces traditions. « Je trouve que la géomancie a quelque chose de curieux », écrivait-il. Le binaire que nous croyons européen pourrait être un héritage africain — une nappe phréatique qui a traversé les continents avant de resurgir dans nos ordinateurs.
Vous rencontrerez Ahmed Baba, dernier chancelier de l'Université de Sankoré à Tombouctou. En 1591, l'invasion marocaine mit fin à l'âge d'or du Sahel. Ahmed Baba fut déporté à Marrakech avec sa bibliothèque — mille six cents volumes, la plus modeste parmi celles de ses amis, se plaignait-il. Sept cent mille manuscrits dorment encore dans les bibliothèques du désert malien. Certains contiennent des traités de logique, d'astronomie, de mathématiques. L'Afrique savante des Temps Modernes reste largement à découvrir.
Et puis les babalawos — ces gardiens du système Ifá qui continuaient, pendant que l'Europe s'industrialisait, à manipuler leurs deux cent cinquante-six configurations. Quatre cent trente mille vers mémorisés. Des générations de transmission. Un algorithme vivant, porté par des corps humains.
L'Afrique des Temps Modernes nous rappelle que les algorithmes ont une généalogie — et que cette généalogie a été systématiquement occultée. Le binaire n'est pas né dans un laboratoire. Il a peut-être voyagé depuis les forêts du Nigeria jusqu'aux salons de Hanovre.
Les nappes phréatiques ne se voient pas. Mais elles nourrissent tout ce qui pousse à la surface.