
La carte et le chant : Comment l'Océanie des Temps Modernes révèle ce que nous ne savons pas voir
Il existe des cartes que l'on ne sait pas lire.
Dans cet épisode, nous découvrons l'histoire d'une rencontre manquée — celle de deux formes d'intelligence qui ne surent pas se traduire.
En juillet 1769, un prêtre polynésien nommé Tupaia monta à bord de l'Endeavour, le navire du capitaine James Cook. Il n'était pas un navigateur ordinaire. Formé au marae de Taputapu-atea — le centre le plus important de savoir sacré en Polynésie orientale —, il portait dans sa mémoire une carte de cent trente îles dispersées sur sept mille kilomètres d'océan.
Vous découvrirez comment Tupaia tenta quelque chose d'extraordinaire : inventer un système cartographique qui fasse le pont entre sa façon de penser le monde et celle des Européens. Les Polynésiens ne mesuraient pas la distance comme les Européens. Pour eux, la distance se mesurait en temps de navigation, non en miles. L'espace n'était pas un quadrillage abstrait — c'était une expérience vécue, corporelle.
Sur la carte qu'il dessina pour Cook, Tupaia plaça un repère central marqué « avatea » — le soleil à midi. Ce système permettait de traduire sa connaissance des routes maritimes dans la logique du compas européen. C'était une invention — un hybride né de la rencontre entre deux intelligences.
Cette carte survécut. Pendant deux cent cinquante ans, les chercheurs la jugèrent confuse, inexacte, primitive. Ce n'est qu'en 2018 que deux universitaires allemands, après six ans de recherche, comprirent enfin sa logique. Tupaia n'avait pas fait d'erreurs. Il avait simplement écrit dans un langage que personne ne prenait la peine d'apprendre.
Vous apprendrez aussi que la Papouasie-Nouvelle-Guinée et l'Océanie abritent près de neuf cents systèmes de comptage distincts. Que les systèmes de parenté aborigènes peuvent être modélisés par la théorie des groupes. Que les navigateurs polynésiens calculaient leur position en sentant le rythme des vagues sous la coque de leur pirogue.
Tupaia mourut à Batavia en 1770, emportant des savoirs que personne n'avait pris le temps de recueillir.
L'Océanie nous rappelle que nos corpus de données contiennent les journaux de Cook, mais pas les chants de navigation. Ce biais n'est pas technique. Il est historique.